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Pendant longtemps, les rĂ©cits sur le capital-risque en Afrique ont Ă©tĂ© dominĂ©s par Lagos, Nairobi et Le Cap. Les marchĂ©s francophones Ă©taient souvent qualifiĂ©s de prometteurs mais pĂ©riphĂ©riques, tickets plus modestes, Ă©cosystĂšmes moins visibles, sorties plus rares. Cette lecture devient progressivement obsolĂšte.Â
En Afrique de lâOuest, notamment, la convergence entre investissements infrastructurels, la volontĂ© politique et la sophistication croissante des instruments financiers est en train de redessiner le profil dâinvestissement de la rĂ©gion.
Lâenjeu central nâest pas seulement lâafflux de capitaux. Câest la maniĂšre dont ces capitaux sont conçus et structurĂ©s pour accompagner une transformation Ă©conomique durable.
Lâinfrastructure comme fondation de la croissance
Les Ă©cosystĂšmes dâinvestissement ne se dĂ©veloppent pas dans le vide. Ils reposent sur des corridors logistiques, des ports fonctionnels, des rĂ©seaux routiers efficaces et une Ă©nergie fiable.
Au Togo, le port de LomĂ© sâest imposĂ© comme un hub en eau profonde stratĂ©gique pour les pays cĂŽtiers et enclavĂ©s, notamment le Burkina Faso et le Niger. Lâexpansion de son terminal Ă conteneurs a renforcĂ© le rĂŽle du pays comme plateforme de transit rĂ©gional, rĂ©duisant les dĂ©lais logistiques et amĂ©liorant la fluiditĂ© commerciale.
En CĂŽte dâIvoire, les investissements soutenus dans les autoroutes et les infrastructures urbaines, particuliĂšrement autour dâAbidjan, ont amĂ©liorĂ© la connectivitĂ© intĂ©rieure et rĂ©duit les coĂ»ts de distribution pour les PME et les exportateurs. Ces amĂ©liorations soutiennent indirectement les startups opĂ©rant dans la logistique, la fintech ou les services B2B.
Mais lâexemple le plus emblĂ©matique dâalignement entre infrastructure et stratĂ©gie industrielle se trouve aujourdâhui au Benin.
Le virage industriel du Bénin : la Zone Industrielle de Glo-Djigbé
LancĂ©e en 2020, la Zone Industrielle de Glo-DjigbĂ© (GDIZ) incarne une transformation profonde du modĂšle Ă©conomique bĂ©ninois. Longtemps dĂ©pendant de lâexportation de coton brut, le pays a choisi de capter davantage de valeur localement en dĂ©veloppant un Ă©cosystĂšme industriel intĂ©grĂ© capable de transformer ses matiĂšres premiĂšres en produits finis.
La zone est dĂ©veloppĂ©e dans le cadre dâun partenariat public-privĂ© entre lâĂtat bĂ©ninois et ARISE Integrated Industrial Platforms (ARISE IIP), dĂ©veloppeur de plateformes industrielles prĂ©sent dans plusieurs pays africains. Lâobjectif est clair : passer du statut dâexportateur de matiĂšres premiĂšres Ă celui de hub manufacturier rĂ©gional.
La GDIZ fonctionne comme un cluster intĂ©grĂ©. Dans le textile â secteur phare â la chaĂźne de valeur complĂšte, du coton cultivĂ© localement Ă la confection de vĂȘtements destinĂ©s Ă lâexportation, est regroupĂ©e sur un mĂȘme site. Cette intĂ©gration rĂ©duit les coĂ»ts de coordination, amĂ©liore la traçabilitĂ© et rĂ©pond aux exigences croissantes des marchĂ©s europĂ©ens et nord-amĂ©ricains en matiĂšre de transparence des chaĂźnes dâapprovisionnement.
La zone offre aux investisseurs un environnement compĂ©titif : incitations fiscales et douaniĂšres, guichet unique administratif, infrastructures Ă©nergĂ©tiques adaptĂ©es aux besoins industriels et garanties juridiques incluant le libre rapatriement des capitaux. Sa proximitĂ© avec le port de Cotonou et les principaux axes routiers facilite lâaccĂšs aux marchĂ©s internationaux.
La crĂ©ation dâemplois est au cĆur du projet. Plus de 10 000 emplois directs ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© créés et environ 15 000 personnes travaillent actuellement sur le site. Les projections gouvernementales Ă©voquent un potentiel pouvant atteindre 300 000 emplois directs dâici 2030, principalement dans le textile et la confection â secteurs Ă forte participation fĂ©minine. Les femmes reprĂ©sentent une part importante de la main-dâĆuvre, tant dans les ateliers que dans la production agricole en amont, renforçant ainsi lâimpact du projet en matiĂšre dâautonomisation Ă©conomique.
Au-delĂ du textile, la GDIZ dĂ©veloppe des activitĂ©s dans la transformation de la noix de cajou et du soja, la cosmĂ©tique, les matĂ©riaux de construction, lâemballage et la logistique. Conçue comme une vĂ©ritable ville industrielle, elle intĂšgre progressivement des services et des infrastructures destinĂ©s Ă accompagner la croissance de la main-dâĆuvre.
La GDIZ nâest pas quâune zone industrielle : elle illustre une volontĂ© politique dâindustrialisation structurĂ©e et orientĂ©e vers la crĂ©ation de valeur locale.
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De lâinfrastructure Ă la conception du capital
Lâindustrialisation nĂ©cessite toutefois des mĂ©canismes financiers adaptĂ©s. Or, lâAfrique francophone a longtemps souffert dâun dĂ©ficit dâinstruments correspondant Ă la rĂ©alitĂ© de ses entreprises.
Les banques commerciales privilĂ©gient le crĂ©dit garanti par des actifs tangibles. Le capital-risque traditionnel recherche des trajectoires de croissance exponentielle et des marchĂ©s de sortie larges. Entre ces deux extrĂȘmes se trouvent de nombreuses entreprises viables mais sous-financĂ©es.
Câest dans cet espace que les institutions de financement du dĂ©veloppement jouent un rĂŽle dĂ©terminant.
Le African Development Bank Group (BAD) a rĂ©cemment engagĂ© 6,5 millions dâeuros (7,6 millions de dollars amĂ©ricains) dans un vĂ©hicule dâinvestissement dĂ©diĂ© aux startups technologiques dâAfrique de lâOuest et centrale francophone. La structure de cette opĂ©ration est particuliĂšrement instructive : elle comprend une tranche de premiĂšre perte soutenue par le programme Boost Africa de la Commission europĂ©enne.
Ce mécanisme de finance mixte permet :
- AttĂ©nuation des risques : en prenant des positions subordonnĂ©es ou de premiĂšre perte, les IFD rĂ©duisent lâexposition au risque de perte pour les investisseurs privĂ©s.
- Mobilisation de capitaux : la rĂ©duction des risques facilite lâattraction des fonds de pension, des family offices et des investisseurs dâimpact qui, sans cela, pourraient Ă©viter les marchĂ©s frontiĂšres.
- Signaux du marché : le soutien institutionnel valide les gestionnaires de fonds locaux et les écosystÚmes qui ont été historiquement négligés.
Lâenjeu dĂ©passe le montant investi. Il sâagit dâune dĂ©monstration de la maniĂšre dont le capital concessionnel peut ĂȘtre utilisĂ© pour catalyser des flux privĂ©s vers des marchĂ©s encore perçus comme risquĂ©s.
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Le rÎle des fonds locaux et régionaux
ParallÚlement aux institutions multilatérales, les gestionnaires de fonds ancrés localement sont essentiels pour traduire cette dynamique en financements concrets.
Investisseurs & Partenaires (I&P) figure parmi les acteurs les plus expĂ©rimentĂ©s du financement des PME en Afrique francophone. Le groupe a contribuĂ© Ă la crĂ©ation de fonds locaux tels que ComoĂ© Capital en CĂŽte dâIvoire et Teranga Capital au SĂ©nĂ©gal.
Ces fonds investissent des tickets plus modestes et accompagnent Ă©troitement les entreprises financĂ©es. Leur prĂ©sence sur le terrain facilite la due diligence, lâaccompagnement stratĂ©gique et lâadaptation des modalitĂ©s financiĂšres aux rĂ©alitĂ©s locales.
Vers des instruments hybrides : dette et capital combinés
La prochaine Ă©tape pour lâAfrique francophone consiste Ă Ă©largir la palette des instruments financiers disponibles.
Les entreprises qui gravitent autour de plateformes industrielles comme la GDIZ, logistique, transformation agroalimentaire, services aux entreprises, génÚrent souvent des flux de trésorerie stables sans pour autant correspondre au modÚle hyper-croissance du capital-risque classique.
Des fonds capables de combiner :
- participation en capital,
- instruments convertibles,
- financement basé sur les revenus,
- dette en monnaie locale,
seront mieux positionnés pour soutenir cette nouvelle phase de croissance.
La question du risque de change est particuliĂšrement sensible. LâaccĂšs Ă des financements en monnaie locale rĂ©duit lâexposition des entreprises aux fluctuations externes et renforce leur rĂ©silience.
Un écosystÚme en construction
Lâalignement entre stratĂ©gie industrielle, infrastructures et innovation financiĂšre crĂ©e un effet cumulatif. Les zones industrielles stimulent la demande de services. Les infrastructures rĂ©duisent les coĂ»ts opĂ©rationnels. Les fonds locaux financent les PME. Les institutions multilatĂ©rales dĂ©-risquent le capital initial.
LâAfrique de lâOuest francophone se situe encore au dĂ©but de ce cycle. Les volumes dâinvestissement restent infĂ©rieurs Ă ceux des marchĂ©s anglophones majeurs. Mais lâarchitecture Ă©volue : ports modernisĂ©s, routes amĂ©liorĂ©es, plateformes industrielles opĂ©rationnelles, finance mixte en dĂ©ploiement et fonds locaux en consolidation.
La vĂ©ritable question nâest plus de savoir si le potentiel existe. Elle est de dĂ©terminer si la cohĂ©rence entre politiques publiques, infrastructures et conception du capital pourra ĂȘtre maintenue dans la durĂ©e.
Si tel est le cas, la rĂ©gion pourrait passer dâune dĂ©pendance aux matiĂšres premiĂšres Ă une industrialisation compĂ©titive, dâun financement fragmentĂ© Ă des Ă©cosystĂšmes structure, et transformer progressivement son positionnement dans les chaĂźnes de valeur mondiales.
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